A cette époque, Miles était déjà largement légitimé en Amérique par ses prestations avec Dizzie Gillespie, Charlie Parker avec qui il s’initie aux subtilités du bebop. C’est aussi un habitué des Jam sessions des nuits New Yorkaises ou il accompagne la Star du moment Billie Holiday au sein de l’orchestre de Coleman Hawkins. 

En 1948 il fonde son nonet , un ensemble de 9 musiciens comportant une section rythmique classique et en plus de la trompette de Miles, du sax baryton de Gerry Mulligan, du sax alto de Lee Konitz et du trombonne de J.J. Johnson, il y avait un cor d’harmonie et un tuba.  Le nonet se produit pour la première fois le 18 septembre 1948 à New York sous le titre très inhabituel de « Nonet de Miles Davis, arrangement de Gerry Mulligan, Gil Evans et John Lewis ».

Il sortira quelque temps plus tard, en 1957, un magnifique album « Birth of the cool », composé d’une douzaine de morceaux aux arrangements innovants et fortement imprégnés de musique classique (Miles avait étudié le piano et s’était initié à Prokofiev à la célèbre Juilliard School de New York). 

Comme le titre de l’album le suggère, le Cool Jazz était né.

Le concert du Festival de Jazz de Paris – Salle Pleyel – 8 au 15 mai 1949

Mais revenons en mai 1949 au moment ou Miles Davis effectue son premier voyage à l’étranger pour une tournée en France, avec notamment un concert à Paris, rue du Faubourg Saint Honoré dans le cadre de la fameuse salle Pleyel qui à l’époque accueillait le gratin mondial du jazz américain. Ce 8 mai 1949 le festival international de jazz de Paris propose une affiche en or massif avec Charlie Parker, Sidney Bechet Claude Luter… et Miles accompagné et codirigeant le quintet du pianiste et arrangeur Tadd Daméron :  » Début 1949, Tadd et moi sommes partis avec un groupe à Paris, où nous devions jouer à la même affiche que Bird. C’était mon premier voyage à l’étranger et il changea à jamais ma vision des choses. J’adorais être à Paris, j’adorais la façon dont on m’y traitait. C’est là que j’ai rencontré Jean Paul Sartre, Pablo Picasso et Juliette Gréco. Je n’ai plus jamais éprouvé ces sentiments de toute ma vie. Juliette Gréco et moi sommes tombés amoureux. Je tenais beaucoup à Irene, mais je ne m’étais jamais senti comme ça de toute ma vie. « 

Le quintet de Tadd Dameron était composé de :

Miles Davis, trumpet
James moody, saxophone
Tadd Dameron, piano
Barney Spielery, bass
Kenny Clarke, drums

En cliquant ici, vous pourrez écouter en intégralité « Good bait » un des douze morceaux de l’album
Attention ! Ca gratte encore malgré le remastering… mais c’est tellement du pur bebop.

Ce concert a été enregistré à l’époque par la Radio Française. De ces enregistrements pour le moins sommaires, il a été pourtant gravé un album ayant fait l’objet de plusieurs rééditions. La qualité sonore ressemble un peu a celle d’une vieille ligne téléphonique, mais les présentations et les commentaires des « speakers » de l’époque, se superposant à la musique rapportent une ambiance tout a fait extraordinaire.

Le style de ce concert est encore bebop, Tadd Dameron oblige, et Miles nous gratifie d’un certain nombre de chorus fortement agrémentés en double et triple croches, comme s’il voulait montrer à Parker qu’il avait encore une dernière fois quelque chose à prouver. Néanmoins ces chorus représentent à mon avis le meilleur bebop qu’il n’ait jamais enregistré.

La rencontre avec Juliette Greco 

Au festival international de jazz de Paris, Miles croise et captive l’élite intellectuelle et artistique de l’époque : Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Pablo Picasso et une autre petite « existentialiste » Juliette Gréco

 

 

Photo Jean Philippe Charbonnier – Juliette Greco et

Miles Davis, Paris 1949

 

 

 

Juliette Gréco :
« Dans les coulisses de la Salle Pleyel, la femme de Boris Vian, Michèle, a fait les présentations. Miles venait de donner un concert tout àfait magnifique. Nous nous sommes regardés, lui et moi. On peut dire que ce fut le coup de foudre. Comme toujours, c’est passé par le regard. (…) J’étais éblouie parce que l’artiste sur scène avait été éblouissant et que l’homme en coulisses l’était tout autant. »
Et Miles de lui rendre :
« Elle m’a appris ce que c’était d’aimer quelqu’un d’autre que la musique. Juliette a probablement été la première femme que j’aie aimée comme un être humain, sur un pied d’égalité ».
Il y a dans cette déclaration de Miles tout le poids de la haine des noirs qui existait aux Etats Unis. Il trouvait ici en France, à cette époque, une atmosphère complètement différente.

Juliette gréco l’exprime plus violemment encore dans son style si caractéristique :

« Lui avait conscience de cette haine raciale. Moi pas. je l’ai découverte avec lui, à New York. Cela a été terrible quand il est revenu une nouvelle fois au Waldorf Astoria. Il avait pris soin de venir avec un copain du Miles Davis Quartet et ses enfants. Pour éviter que je passe pour une pute ! (…) Il m’a rappelée dans la nuit et m’a dit : « Je ne veux plus jamais vous voir, ni vous rencontrer à New York, parce que je ne veux pas que vous passiez pour une putain. » Cela a été très dur pour moi. C’était une attitude humiliante pour nous tous. C’était effrayant de brutalité, de mépris, de haine. Je ne comprenais pas ce qu’il me disait. A cette époque-là, la France n’était pas du tout raciste. Plus tard, elle l’est devenue, un peu. »

Juliette GRECO Miles Davis, le racisme – ETOILE PALACE – 24/11/1990

Parmi d’autres invités (Françoise Sagan, Robert Charlebois, Philippe Sollers…), Juliette GRECO parle de Miles Davis et du racisme aux Etats Unis, anecdote sur la façon dont on les a mal servi dans un hôtel.

Miles reviendra à Paris sept ans plus tard, en 1956, pour une tournée européenne où il sera accompagné par le trio de René Urtreger, un tout jeune pianiste parisien de 22 ans. Miles tombe encore amoureux, cette fois de Jeanne de Mirbeck, la soeur d’Urtreger, qui, un an plus tard, traînera son amant à une projection d’un film encore en chantier. Il en improvisera la musique d’une traite dans la nuit du 4 au 5 décembre : la légende d’« Ascenseur pour l’échafaud », de Louis Malle, vient de naître.

Ce sera l’objet de mon prochain billet : Miles et Paris – Ascenseur pour l’échafaud 1957 – Jeanne Moreau et Louis Malle (4)

Pour découvrir d’autres aspects de cette belle histoire :