Claude Allègre, après la tem­pête déclenchée par son li­vre, L’imposture climati­que, a décidé de renouer avec des actions positives en créant une fondation pour l’éco­logie. Il m’a demandé d’en faire par­tie. J’ai accepté et, depuis lors, je suis assailli par une cohorte d’indignés qui m’incitent ardemment à ne pas m’afficher avec un homme aussi po­litiquement incorrect. Corinne Lepage a publié sur son blog un édito ra­geur qui dénonce cette connivence coupable et accuse mon propre livre, Le Nouvel Ordre écologique, d’avoir fait « perdre vingt ans » aux progrès de l’écologie politique en France. Rien que ça ! C’est me faire beaucoup d’honneur.

C’est surtout se tromper du tout au tout sur le sens de mes interventions. Loin de lui être hostiles, elles en appellent au contraire à la création d’une écologie scientifique et huma­niste enfin débarrassée des oripeaux du gauchisme. Comme Allègre n’a cessé de le dire, le terme « d’imposture » ne visait dans son esprit ni les écologistes authentiques ni a fortiori les scientifiques. Il portait sur deux points – et dans les deux cas, je suis convaincu qu’il a raison. C’est donc sans le moindre état d’âme que je persiste et signe. Voici pourquoi.

En premier lieu, il me semble en effet aberrant de prétendre prédire le climat général de la planète dans un siècle, attendu que nous n’avons pas la moindre idée de l’état de l’huma­nité dans trente ans. Y aura-t-il eu des guerres, des progrès démocrati­ques ou technologiques insoupçon­nés, de nouvelles sources d’énergie découvertes ou mises au point ? Nul n’en sait rien. On objectera que c’est justement pour ça qu’il faut appliquer le principe de précaution. Erreur fu­neste. Il faut au contraire innover, inventer, prendre des risques intel­lectuels et politiques comme jamais.

Pourquoi ? Mais parce que, de toute façon, nous n’avons, nous les Européens, aucun moyen ni aucun droit d’empêcher l’Inde et la Chine d’entrer, comme nous l’avons fait nous-mêmes sans vergogne, dans l’ère de la consommation de masse. Ce n’est pas en saccageant la recher­che sur les OGM ni en limitant notre développement qu’on sauvera la pla­nète, car nous ne stopperons pas le leur, mais en inventant des moyens de les aider à le conduire sans dévas­ter le monde. On objectera que c’est un pari risqué. Sans doute. J’affirme seulement que de là où nous sommes, c’est-à-dire en Europe, il n’en est rigoureusement aucun- autre. Il est ab­surde d’imaginer que, de Paris ou de Bruxelles, nous allons freiner la crois­sance des nouveaux entrants. Or c’est pourtant là l’essentiel du problème. Si une chose est juste dans le Grenelle cher à Jean-Louis Borloo, c’est bien celle-ci : c’est en intégrant l’écologie à l’économie, en investissant dans la recherche et l’innovation qu’on protégera l’Univers, pas en nous infligeant des taxes ni en cultivant le my­the de la décroissance.

Dans ces conditions, et telle est la seconde imposture pointée par Allè­gre, c’est une faute de persuader nos dirigeants que la priorité des priorités réside dans le changement climati­que. Un enfant meurt de malnutrition toutes les six secondes. Cela se passe aujourd’hui, ici et maintenant, sans que nos politiques s’en émeuvent. Mais pour en rester à la seule écologie, la question démographique et celle de l’eau sont à l’évidence autrement plus urgentes que celle du climat. Pour­quoi laissent-elles de marbre nos diri­geants, alors que les travaux du Giec réunissent une centaine de chefs d’État à Copenhague autour de l’ave­nir du protocole de Kyoto ? Face à cette logique médiatico-politique exorbitante, tous les autres sujets semblent avoir disparu comme par magie. Est-ce raisonnable ? C’est ici toute la question de la hiérarchisation des priorités en matière d’écologie qu’il faut reprendre à la racine.

Devant ces distorsions de la réalité, la question décisive est la suivan­te : jusqu’à quand allons-nous conti­nuer à accepter que l’écologie soit guidée au seul radar de l’émotion mé­diatique ? Qu’il y ait eu, de part et d’autre, des maladresses et des excès est bien possible, et sans doute regret­table. Du reste, Claude Allègre n’en fait pas mystère : son combat pour rouvrir une discussion qui était ver­rouillée est maintenant derrière lui. Depuis plus de vingt ans, nous plai­dons l’un comme l’autre pour une ré­conciliation de l’écologie, de la démo­cratie et de la science. Là est l’essentiel, et sur ce terrain, je vois mal à quel titre les écologistes et les scientifiques authentiques pourraient ne pas nous rejoindre.

Dans Le Figaro du jeudi 21 octobre 2010

Avis à tous ceux qui portent une lourde responsabilité dans le retard que notre pays est en train d’accumuler dans différents domaines de recherche scientifique dont on fait plus qu’entrevoir l’importance pour le futur de la planète et de l’humanité. Voir par exemple, l’annonce par sa présidente Marion Guillou, le 29 octobre 2010, de l’arrêt des recherches sur les OGM à l’INRA. La justification est misérable !

Voir également mon blog : « Le pari de l’innovation technologique »

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