Lors des 15ème Rencontres FARRE (Forum pour une Agriculture Raisonnée et Respectueuse de l’Environnement) dont l’annonce était : « La Science : alliée ou ennemie de l’agriculture ? », le philosophe Luc Ferry est intervenu dans le cadre d’un exposé intitulé « Science et technologie : entre doute et espoir ».

Les lecteurs habituels de ce blog connaissent mon admiration pour la vision fine et intelligente qu’il pose sur l’évolution de notre société et l’admirable clarté avec laquelle il expose ses idées. Ils ne seront donc pas étonnés si j’en tire ci-dessous de larges extraits qui me semblent parfaitement illustrer le « paradoxe assez fou » dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

Paradoxe d’une Science, vitale, qui aujourd’hui inspire la peur

 Luc FERRY

Plus que jamais nous avons besoin de l’agriculture, mais aussi d’une réconciliation entre la science et l’agriculture, parce que l’augmentation de la productivité devient vitale, et c’est par la science qu’elle se fera.

Il y a là évidemment un paradoxe immense, parce que pèse sur la science aujourd’hui, un doute, un scepticisme, une inquiétude, pour ne pas dire une peur.

Commentaires personnels

L’augmentation de la productivité est vitale pour la planète. Mais c’est aussi et surtout  l’amélioration de la compétitivité de notre agriculture qui est vitale pour l’économie de notre pays.

L’agro-industie, un secteur économique vital pour l’économie française.

Nous avons vécu dans la vieille Europe une véritable  déculpabilisation de la peur. 

  Luc FERRY

Quand j’étais petit, ce qu’on nous disait à l’école comme à la maison, c’était «un grand garçon, une grande fille, ça n’a pas peur». Grandir… c’est être capable de quitter ses parents, ne plus avoir peur du noir […] La peur était présentée comme une passion honteuse et confuse, infantile.

Or aujourd’hui sous l’effet de l’écologie politique […] on a vu la peur changer complètement de statut. Le sage était celui qui avait d’abord et avant tout vaincu les peurs. La peur aujourd’hui est passée au statut de premier pas vers la sagesse.

« L’euristique de la peur » – Hans Jonas

Luc FERRY

Dans le livre du philosophe allemand Hans Jonas, «Le principe responsabilité», il y a un chapitre très intéressant : «L’euristique de la peur». […]

L’idée qui est derrière est que la peur va nous faire prendre conscience des menaces qui pèsent sur le monde, sur l’environnement et du coup, la peur devient une passion non plus honteuse et infantile mais une passion positive puisque c’est le premier pas vers la sagesse comprise comme le principe de précaution.

Et à coup de films éco-catastrophiques, les films d’Al Gore, de Nicolas Hulot, de Yann Arthus-Bertrand, on essaie de faire peur aux populations pour qu’elles prennent conscience des menaces qui pèsent sur le monde, sur l’environnement, sur la politique aussi.

 Commentaires personnels

Dans le cadre de la Peur Climatique, il suffit de se rappeler la phrase du 1er Président du GIEC (Groupement intergouvernemental sur l’évolution du climat), Sir John Houghton, proférant que : « Si nous n’annonçons pas de catastrophes, personne ne nous écoutera ! ». Toute la philosophie actuelle du GIEC se trouve résumée dans ces paroles.

Rupture avec les Lumières

 Luc FERRY

On a là une véritable rupture avec le 18e siècle, avec ce moment où on voit apparaître pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la science moderne, la révolution scientifique, ce qu’on a appelé les Lumières. Cette révolution scientifique, qui naît au 17ème siècle et qui s’épanouit au 18ème siècle, c’est l’image de la lutte de la science contre l’obscurité, contre l’obscurantisme du Moyen-âge, contre l’alchimie, contre l’animisme.

Nous avons là un renversement de situation qui est extrêmement étonnant, qui est presque unique dans l’Histoire. Au 18ème siècle on est profondément optimiste face à la science, on pense que la science va apporter le progrès des connaissances, le progrès de la civilisation. Un événement va marquer tous les esprits à l’époque, en 1755, c’est le fameux tremblement de terre à Lisbonne. Il y a entre 50.000 et 100.000 morts dans la journée. Tous les grands esprits en Europe, Voltaire en premier, vont écrire sur ce tremblement de terre et développer le fait que la nature, c’est l’ennemi, il faut la maîtriser, la civiliser, l’humaniser. On pense que grâce aux progrès des sciences et des techniques, on va pouvoir émanciper l’humanité, la rendre plus libre et plus heureuse, et que du coup il y aura un progrès dans la civilisation.

Or aujourd’hui, la science fait peur et n’est plus présentée la plupart du temps comme un progrès, mais comme une menace. Il faut essayer de comprendre la racine de ces peurs, pour essayer de faire comprendre à l’opinion publique que nous avons besoin de réconcilier la science et l’agriculture, de réconcilier l’écologie et la science.

Les racines de la peur

 Luc FERRY

Je vois trois raisons de ce divorce entre science et progrès, de cette nouvelle alliance entre science et peur, entre science et risques :

Première racine de la peur : le nazisme

Le premier coup presque fatal porté à l’idée de progrès, c’est le nazisme qui a montré qu’il n’y a pas forcément une alliance mécanique, automatique entre le progrès des connaissances et le progrès de la civilisation, scellant la séparation entre savoir et sagesse.

L’idée qu’a imposé le nazisme est que l’on peut être le pays le plus civilisé du monde, ce qui était certainement le cas de l’Allemagne des années trente, et être le pays le plus barbare de l’histoire de l’humanité. On retrouve cela aujourd’hui, ce qui est fort inquiétant, dans les élites de l’islamisme intégriste: Ben Laden était un homme très cultivé qui avait deux doctorats, dans le FIS (Front Islamique du Salut) en Algérie, vous retrouvez des pharmaciens, des médecins, des scientifiques, pas des sous-prolétaires mais des gens de haut niveau ayant fait souvent des études universitaires très poussées en Occident, aux Etats-Unis ou en Europe.

Incontestablement le 20ème siècle est un siècle extraordinaire en termes de progrès scientifique, personne ne peut le nier. Est-ce que c’est un progrès aussi extraordinaire en matière de morale, d’éthique? On peut être un peu dubitatif.

Deuxième racine de la peur : c’est la perte de contrôle.

Pourquoi 80% de nos concitoyens sont hostiles aux OGM, sans avoir la moindre notion scientifique de ce qu’est un OGM ?

Ils renvoient à un mythe effrayant et célèbre : celui de Frankenstein et de l’apprenti sorcier, c’est-à-dire Promothée. Le mythe de Frankenstein est le mythe de la dépossession qui stigmatise, qui critique l’hubris, l’orgueil, l’arrogance, la démesure de l’être humain qui se prend pour Dieu et s’arroge un privilège qui était donné à Dieu, celui de donner la vie. Le créateur va être dépossédé de sa créature et menace de dévaster la terre, la planète tout entière. Le monstre va échapper au médecin, au scientifique. On applique ce mythe de la dépossession au petit grain de maïs dont le pollen peut être transporté jusqu’à 100 km par le vent et va contaminer les champs environnants. Le docteur Folamour, le scientifique qui a fabriqué l’OGM sera dépossédé lui aussi, comme dans le mythe de Frankenstein de ce qu’il a fabriqué, de la créature qu’il a mise au jour.

Personne n’a jamais démontré la dangerosité des OGM dans leur ensemble. Mais en revanche on peut dire, et d’une certaine manière c’est vrai, qu’il faut les contrôler, ils peuvent nous échapper.

 La troisième origine de la peur, c’est la mondialisation.

Le premier discours véritablement mondial est la révolution scientifique qui traverse les classes sociales et les frontières. La science est révolutionnaire. La science est plébéienne comme dira Nietzsche. Ce discours est alors porteur d’un projet de connaissance mais aussi d’un projet de civilisation, c’est l’optimisme des Lumières. Il s’agit de rendre l’humanité plus libre et plus heureuse. C’est l’idée de progrès qui va dominer l’Europe jusqu’aux années 70.

Puis arrive l’économie mondiale. Il n’est plus question de grand projet humaniste, démocratique, républicain mais d’une compétition ouverte sur le grand large. L’innovation pour l’innovation est devenue la loi absolue de l’économie moderne. Un chef d’entreprise qui n’innove pas est voué à la mort. Nous avançons à une vitesse folle dans un brouillard total. Aucun d’entre nous ne sait quel monde nous construisons ni pourquoi nous y allons. Parce que les foyers de l’innovation, c’est-à-dire les entreprises, les laboratoires, les universités, sont des millions de vecteurs qui forment une immense résultante. La phrase de Marx est plus vraie que jamais quand il disait que «les hommes font leur histoire mais sans savoir l’histoire qu’ils font». Cela fait peur à nos concitoyens.

De plus, dans ce contexte de mondialisation, les leviers des politiques nationales ne fonctionnent plus. Toute décision importante se prend soit au niveau européen, soit au niveau du G20, au niveau d’entité régionale au sens géopolitique du terme, mais pas au niveau national. Que ce soit en bioéthique, en matière de régulation financière ou d’écologie, la question nationale n’a plus de sens aujourd’hui. Voilà l’origine véritable de la peur, c’est le sentiment de dépossession, le sentiment que nos représentants politiques, même les plus puissants, ne représentent pas grand-chose face à cet immense courant d’économie mondialisée qui emporte tout sur son passage.

Et c’est largement lié au fait qu’évidemment la science est associée aujourd’hui dans l’imaginaire public au risque majeur davantage qu’à l’idée de progrès, de liberté et de bonheur.

Actes du colloque 15èmes Rencontres Farre – La science : alliée ou ennemie de l’agriculture ?

Le nouvel ordre écologique – Wikipedia

Luc Ferry. – Le nouvel ordre écologique, Grasset & Fasquelle, 1992 ; réédition Livre de Poche, 2009.